NOIR SUR BLANC
Un champ de mines Congolais ( De Standaard - 26/10/2002 )
Que le rapport des Nations Unies sur l’exploitation illégale des richesses naturelles du Congo fasse couler beaucoup d’encre n’est une surprise pour personne. Pour la première fois, les noms et prénoms des « profiteurs » sont cités. Pour la première fois en un siècle de pillage des richesses du Congo, on publie la liste des personnes et des entreprises qui se sont enrichies grâce à la guerre et l’anarchie dans ce pays d’Afrique Centrale. Une action dont la mise en œuvre fut particulièrement difficile pour les Nations Unies.
C’est pourquoi il est désolant que le rapport contienne tant de négligences, d’accusations non fondées et d’injustices avérées. La « liste de la honte » aurait pu constituer un précédent historique. Un avertissement pour tous les dirigeants et hommes d’affaires qui exploitent sans scrupule la misère de millions de personnes pour leur profit personnel. Au lieu de cela, c’est devenu un document faible et controversé, basé sur les affirmations de personnes qui ne sont guère dignes de confiance et sur des documents rejetés par d’autres commissions d’enquêtes comme étant des faux, ce qui mine la crédibilité de l’ensemble du rapport.
Il est un fait que le groupe d’étude des Nations Unies s’attaquait à une tâche quasi impossible. Mener une telle enquête dans un pays où il n’existe pratiquement ni statistiques, ni comptabilité, où des régions entières sont coupées du reste du monde et où les rumeurs sont légion était de toute manière une mission extrêmement difficile. Mais certaines erreurs n’en sont pas moins impardonnables.
Ainsi, le rapport parle de Sam Engola comme un parlementaire, alors que personne en Ouganda n’ignore qu’il a par trois fois tenté d’obtenir un siège parlementaire mais qu’il a toujours perdu les élections. Le rapport fait mention d’un protocole que personne n’a jamais vu, et dont même les diplomates doutent qu’il existe. Les accusations à l’égard du chef ougandais de la sécurité sont basées sur un document qui, selon les experts de la commission Porter, est manifestement un faux : la personne qui signe le document le fait en qualité de colonel, alors qu’elle n’avait pas encore ce grade à ce moment.
Le plus grave est sans doute que plusieurs véritables escrocs n’apparaissent pas dans la liste, et que certains autres, qui ont tenté de lutter contre le commerce illégal par des dénonciations anonymes et des règlements internes, sont les dindons de la farce. La disparité dans la composition des trois groupes d’étude successifs des Nations Unies ainsi que l’absence ou les lacunes dans les échanges d’informations entre les trois groupes d’étude ont indiscutablement entaché la qualité et la continuité du travail. Dès lors, les enquêteurs des Nations Unies sont tombés les yeux fermés dans les pièges du champ de mine congolais.
Bien sûr, nombreuses sont les autres questions qui subsistent en Afrique. Par exemple : pourquoi les Nations Unies n’ont-elles jamais mené d’enquête sérieuse à l’époque de Mobutu, alors qu’un seul homme avec le soutien des Etats-Unis, de la France et de la Belgique a pu piller en toute impunité les ressources du pays ? Pourquoi, à cette époque, personne n’a demandé de geler les milliards de dollars que Mobutu possédait sur des comptes aux Etats-Unis et en Europe ? Est-ce parce qu’aujourd’hui, ce commerce illégitime profite essentiellement à des Africains que le Conseil de sécurité des Nations Unies envisage des sanctions ?
Plus fondamentalement, il s’agit de savoir comment de telles exploitations illégales pourront être évitées et combattues à l’avenir. En d’autres termes : comment établir au Congo un nouvel ordre, stable et démocratique, qui serait garant d’une exploitation durable et contrôlée des richesses du pays, exploitation dont toute la population congolaise pourrait profiter. C’est à ce niveau que les Nations Unies endossent une immense responsabilité.
Car il ne faut pas se voiler la face : dans la région des Grands Lacs, les Nations Unies enregistrent un échec sur toute la ligne. Il n’y a pas eu d’intervention des forces de la paix lors du génocide au Rwanda, lequel a débouché sur une misère énorme en Afrique Centrale. Plus tard, dans les camps au Congo, les Nations Unies n’ont rien entrepris pour séparer les éléments armés des véritables réfugiés. Et aujourd’hui encore, les observateurs des Nations Unies contemplent avec résignation le glissement inéluctable de l’Est du Congo vers une situation proche de celle de la Somalie. Comme l’a exprimé cette semaine Mgr Monsengwo : « Au Congo, les Nations Unies se contentent de compter les morts ».
L’archevêque remarque à juste titre que l’on a mobilisé près de 45.000 casques bleus au Kosovo, alors qu’au Congo, ils ne sont que 8.000, bien que le pays soit des dizaines de fois plus grand. Personne ne connaît précisément le rôle de ces derniers. Leur mandat est à ce point limité que tout ce qu’ils peuvent faire, c’est « observer ». Et pour ne pas être taxés de partialité et être expulsés du pays, ils préfèrent réduire cette observation au plus strict minimum. Ainsi, au Congo, ces casques bleus sont ironiquement surnommés « Club Med », parce qu’on les croise surtout dans les piscines et dans les quartiers chics de Kinshasa, où ils font monter les prix des maisons. On raconte qu’il y a eu tellement de plaintes quant à leur rythme de vie luxueux qu’on envisage de déplacer le quartier général des observateurs de l’ONU à Kisangani.
Le budget des forces de maintien de la paix au Congo s’élève à plus de 600 millions de dollars par an. L’argent provient de la cotisation obligatoire de tous les états membres. Une dépense qui serait pleinement justifiée si cette présence contribuait effectivement à la stabilisation et à la pacification du pays. Mais non seulement, ce n’est pas le cas, et en outre, de telles missions de l’ONU n’ont de compte à rendre à personne.
Aujourd’hui, chaque jour compte au Congo. Le départ des troupes rwandaises et ougandaises de l’Est du Congo s’accompagne d’un vide de pouvoir dangereux, comblé par de nouvelles milices et des barrons de la guerre qui luttent pour le pouvoir, l’influence et les richesses naturelles. Il faut espérer que le Conseil de sécurité des Nations Unies balaiera devant sa porte, qu’il reverra le mandat de la MONUC, augmentera les effectifs détachés sur place et mettra tout en œuvre pour accélérer l’application des accords de paix et l’installation des nouvelles structures gouvernementales.
Tout cela pour que dans quelques années, l’on n’arrive pas au constat que l’humanité n’a pas progressé d’un pas en un siècle et que le pillage du Congo se poursuit, tout simplement.
(L’auteur est écrivain et journaliste - Els De Temmerman)