La corruption, tout un art ( Knack - 30/10/2002 au 4/11/2002 )
L’homme d’affaires belge, George Forrest, est accusé de voler les trésors des mines du Congo. Une sale histoire de manipulations, de tromperies et de registres cachés.
Nouvelles du Katanga
La commission sénatoriale, chargée d’examiner à Bruxelles les pillages du Congo perpétrés par des entreprises belges et autres, fuit de partout. Les témoins qui pensent pouvoir compter sur l’anonymat devraient se tenir sur leurs gardes. Le 19 septembre, le témoin principal, Claude Pollet, comparaissait dans le plus grand secret devant la commission : il s’agit d’un ingénieur des mines belge qui a travaillé de nombreuses années au Katanga, tant pour l’entreprise publique Gécamines que pour le groupe de George Forrest, homme d’affaires de nationalité belge né au Congo. Ce dernier est à présent accusé sur plusieurs fronts de s’être enrichi au détriment de l’État congolais et de sa population.
À Lubumbashi, la capitale de la province minière, on était persuadé que Pollet était parti en Belgique en vue d’y scolariser son fils. La commission n’a pas ménagé ses efforts pour empêcher que Forrest, interrogé le même jour, remarque la présence de Pollet. Mais il n’a pas fallu longtemps pour que Forrest soit informé que Pollet avait témoigné devant la commission. C’est le député VLD Pierre Chevalier, également administrateur du groupe Forrest, qui constitue le lien entre la fuite constatée au sénat et l’industriel belge. Entre temps, la nouvelle est également arrivée jusqu’à Lubumbashi.
Il est reproché toutes sortes de choses à Forrest et à ses entreprises. Ils achèteraient les Congolais pour remporter des contrats miniers lucratifs, ils pratiqueraient des marges bénéficiaires exorbitantes et ils exporteraient des minerais à l’état brut sans créer de valeur ajoutée. Un peu curieux lorsque l’on sait que les seuls qui réalisent actuellement de lourds investissements au Katanga (et ailleurs dans le pays) sont précisément Forrest et ses partenaires.
Même le président de la commission sénatoriale, André Geens (VLD), n’a pu que constater, lors de sa fameuse ‘visite privée’ au Congo en août dernier, que les entreprises de Forrest étaient bien gérées. Dans le rapport confidentiel rédigé dans un mauvais néerlandais truffé de fautes dignes d’un élève du primaire dans lequel Geens relate son voyage, il évoque entre autres d’impressionnantes installations flambant neuves et un personnel qui dispose d’une infrastructure et de tenues de protection suffisantes et qui est correctement rémunéré, ‘ce que l’on ne peut pas dire dans de nombreux autres cas’.
GRENADES
Mais les allégations sur la réputation de Forrest lancées au sein du sénat belge ne sont rien en comparaison de la lourde offensive que les Nations Unies (ONU) ont lancée contre lui la semaine dernière. Dans leur troisième rapport sur l’exploitation illégale des richesses du Congo, des experts de l’ONU accusent même Forrest de posséder une entreprise belge (New Lachaussée à Herstal) qui produit des grenades, des armes légères et des installations de lancement pour canons. Le branle-bas de combat a été immédiat aux quartiers généraux des entreprises Forrest établies sur trois continents. Au Congo, Forrest s’est réuni avec des ministres et des ambassadeurs. Ses avocats belges ont envoyé une longue lettre de rectifications au secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan.
Forrest était notamment blessé dans son amour-propre parce que les experts de l’ONU n’avaient même pas pris la peine de l’interroger. Le 6 septembre, il leur avait encore envoyé un fax dans lequel il affirmait qu’il avait ‘reçu des informations’ selon lesquelles il aurait refusé de s’entretenir avec les experts. Il l’a catégoriquement nié et les a invités à venir visiter ses usines et à lui poser toutes les questions qu’ils souhaitaient, comme il le fait également avec les journalistes. Il n’a même pas reçu de réponse à son fax.
Dans les cercles diplomatiques, s’installe la conviction selon laquelle Forrest essuie cette attaque à titre de dommages collatéraux découlant des tentatives entreprises pour corriger une grave lacune dans les deux premiers rapports de l’ONU sur le pillage du Congo. Ceux-ci traitaient principalement des activités illégales du Rwanda et de l’Ouganda, qui soutiennent des rebellions à l’Est du pays, mais pas les activités illégales du Zimbabwe qui est accouru à l’aide du gouvernement congolais et qui a profité de l’occasion pour annexer virtuellement la région minière du Katanga.
Billy Rautenbach, Sud-Africain de race blanche, est une figure clé dans la démarche du Zimbabwe et, pourtant, il n’est mentionné qu’accessoirement dans le rapport. Rautenbach a joué un rôle très instrumental dans la conception du système grâce auquel les autorités militaires et politiques du Zimbabwe canalisaient les matières premières congolaises vers leurs propres réseaux. Rautenbach est également l’ennemi juré de Forrest. Il aurait profité de l’occasion pour régler ses comptes. En effet, Forrest l’avait chassé de son poste de directeur de Gécamines.
L’entrepreneur, toujours vêtu d’un costume à la dernière mode, tente de faire face sereinement à cette tempête et a informé ses collaborateurs avant de lancer la contre-attaque. Pourtant, il a tenu à être présent au jumping international qu’il a organisé la semaine dernière à Lubumbashi, un événement très coûteux réunissant des cavaliers de neuf pays et couronné par un feu d’artifice. ‘Il est important que les gens comprennent que la situation se normalise’, a-t-il répondu pour expliquer cette initiative pourtant bizarre. ‘Cela vaut tant pour les travailleurs pour lesquels nous organisons d’autres activités sociales que pour les cadres et les investisseurs potentiels’.
Quel sentiment cela donne-t-il d’être dépeint comme un trafiquant d’armes par une organisation aussi respectée que les Nations Unies ?
GEORGE FORREST : Je suis incroyablement choqué par les ragots qui circulent sur mes entreprises et sur ma personne, et qui sont dénués du moindre fond de vérité. Je ne serai jamais un marchand d’armes, c’est contraire à mon éthique. Le rapport fait allusion à une entreprise que je possède en Belgique ; celle-ci produit des machines pour la fabrication de pièces spécifiques. Nous ne vendons donc pas d’armes, mais bien des machines.
Mais ces machines permettent de fabriquer des armes ?
FORREST : elles permettent de fabriquer des douilles pour des armes de chasse et de guerre, mais également des pointes pour les bics et des pièces pour le béton armé. Du reste, nous ne livrons jamais de machines sans l’accord des autorités. En quatre-vingts ans, nos entreprises se sont bâti une solide réputation qui se voit brusquement salie pour des raisons que j’ignore. Cela me blesse profondément.
Vous avez sans aucun doute révisé votre opinion sur l’ONU ?
FORREST : Tout à fait. L’ONU noircit la réputation d’un entrepreneur sur la base de rumeurs et de fausses accusations, sans aucune forme de preuve. L’ONU insiste toujours sur le fait qu’elle défend les droits de l’homme. Pourquoi n’est-elle pas alors venue m’interroger ? On dirait qu’elle a intentionnellement permis que l’on me porte préjudice.
Allez-vous faire un procès à l’ONU ?
FORREST : Mes avocats ont envoyé une première lettre et nous attendons la réaction de l’ONU. Mais je suis convaincu qu’aucun juge n’admettra une manière de travailler aussi lamentable. Nous allons calculer le dommage que ce rapport nous inflige au niveau mondial. Il sera énorme.
Vous êtes conscient du fait que l’ONU peut faire bloquer vos comptes et vous imposer à vous-même une interdiction de déplacement ?
FORREST : C’est cela que je trouve encore le plus déplorable, à savoir que l’ONU donne la possibilité à des escrocs comme Rautenbach, qui a dû faire face à de graves problèmes juridiques, d’attaquer un honnête entrepreneur pour tenter de paralyser ses activités. Veut-on empêcher de la sorte d’investir dans un pays comme le Congo ? Veux-t-on promouvoir le chômage ? Je suis le seul qui investit encore dans ce pays et qui procure de l’emploi.
"LES RUMEURS S’AMPLIFIENT ET ON VIENT PRESQUE A OUBLIER QU’IL N’Y A PAS DE PREUVES."
Le sénat belge se méfie également de vos méthodes de travail.
FORREST : J’ai l’impression que, derrière tout cela, on retrouve la même bande que celle qui nourrit l’ONU. Entre temps, les sénateurs admettent que leur opinion sur ma personne était fausse parce qu’il n’y a pas de preuves. Mais certains tentent désespérément de créer des preuves au moyen de documents et de témoins anonymes. Les sénateurs devraient savoir que les déclarations anonymes n’ont aucune valeur juridique.
Peut-être ne poursuivent-ils pas un but économique mais plutôt politique ?
FORREST : Je continue à partir du principe que la majorité des sénateurs sont des personnes respectables. Cependant, ils doivent tenir compte du fait que leurs initiatives compromettent le bien-être de plusieurs milliers de travailleurs congolais.
Peut-être veulent-ils surtout attaquer la politique africaine du ministre des Affaires étrangères, Louis Michel ?
FORREST : Je suis bien placé pour dire que la politique africaine du ministre Michel porte ses fruits. Bien entendu, les attaques dont je fais l’objet nuisent également à l’image de la Belgique à l’étranger. L’économie du Congo est en passe de se rétablir et, grâce à son expérience, la Belgique peut jouer un rôle important dans ce domaine. La relance de l’économie du Congo créera également des emplois en Belgique.
La commission sénatoriale tient assez bien du système congolais dans lequel vous excellez : palabrer et palabrer encore.
FORREST : En effet, le sénat est devenu une communauté de rumeurs et de ragots. C’est une évolution dangereuse. Les rumeurs s’amplifient et on vient presque à oublier qu’il n’y a pas de preuves.
Les rumeurs disent entre autres que vous pratiquez des marges bénéficiaires colossales.
FORREST : Nos marges bénéficiaires sont parfaitement normales dans le contexte dans lequel nous travaillons. Nous opérons dans un pays difficile et prenons des grands risques. Les banques et les assureurs nous facturent des frais faramineux. Ici, le transport est très cher et le pouvoir d’achat est faible. Nous sommes généralement payés avec des mois de retard. Il s’agit là de facteurs qui se répercutent dans nos prix.
Dans un document anonyme de la commission sénatoriale, un ancien cadre de Gécamines évoque vos dernières déclarations fiscales. Vous n’avez pas gagné beaucoup d’argent.
FORREST : Les rapports anonymes n’ont aucune valeur. C’est volontairement qu’ils sont anonymes parce que l’on veut raconter des mensonges. Ces chiffres sont faux. Nous suivons les codes existants pour nos investissements et nous payons régulièrement nos impôts.
Allons bon, même en Europe et aux Etats-Unis, les entreprises traficotent leurs chiffres.
FORREST : Les faits de ces derniers mois ont prouvé que les entreprises qui font de telles choses finissent par passer à la trappe. J’ai la conscience tranquille. Mais je ne comprends plus. Je suis le seul à réaliser de grands travaux au Katanga et à payer mes impôts et je fais néanmoins l’objet d’attaques. Le rapport de l’ONU regorge de récits où l’on reproche à des entrepreneurs véreux de passer en fraude de grandes quantités de matières premières depuis la région du Kivu vers le Rwanda et l’Ouganda, sans créer de valeur ajoutée, alors que l’on fait comme si ce type de personnage n’existait pas au Katanga, en attaquant le seul entrepreneur qui investit et mène ses activités honnêtement.
L’entreprise belge Umicore se rendrait coupable d’exportations brutes au Katanga. Les Katangais affirment que l’entreprise se rend complice du lobby organisé contre votre personne.
FORREST : Umicore achète et exporte de l’hétérogénite : un minerai contenant du cobalt qui est souvent extrait illégalement des concessions de Gécamines et exporté à l’état brut. En 1995, j’ai réintroduit Umicore au Congo dans le cadre d’un projet minier commun qui a été couronné de succès. Je leur ai proposé de participer au projet Luiswishi mais ils m’ont fait languir une année pour finalement décider que le risque était trop important. Nous avons cependant poursuivi ce projet avec comme partenaire OMG, une entreprise américano-finlandaise, et ce projet a remporté un grand succès, peut-être même un succès écrasant. Umicore a diffusé des informations mensongères sur un stock de 3.000 tonnes de germanium dans le terril de Lubumbashi, d’une valeur marchande de 2 milliards de dollars, stock que nous nous serions approprié illégalement. Mais le groupe Forrest n’a rien à voir avec cela, cela ne concerne qu’OMG et Gécamines. Nous ne verrons aucun dollar de ce germanium.
LE RAPPORT DE L’ONU DONNE LA FAUSSE IMPRESSION QU’IL N’Y A PAS D’OPÉRATIONS MALHONNÊTES AU KATANGA.
Certains observateurs affirment que vous survivez au Congo parce que vous maîtrisez à la perfection l’art de la corruption.
FORREST : On dit tant de choses. Pourquoi serais-je obligé de verser encore des pots-de-vin, avec tous les projets que j’ai en cours. Je respecte la loi et je m’inscris comme soumissionnaire lors d’appels d’offres. Si nous remportons souvent des marchés, c’est parce que l’on sait que nous fournissons du bon travail. Les routes que nous avons aménagées dans le passé sont les seules autour de Lubumbashi qui sont encore praticables. Parfois, nous ratons des offres, ce qui ne serait pas le cas si nous usions de pots-de-vin. En Europe, c’est devenu une mode de dire que celui qui réussit au Congo est corrompu.
Vous n’iriez quand même pas jusqu’à suggérer que vous êtes le seul homme d’affaires au Congo qui ne verse pas de pots-de-vin ?
FORREST : Si l’État me demande quelque chose qui présente un caractère humain, je ne peux pas refuser. Si, pour pouvoir fonctionner, l’État a besoin de cent véhicules de terrain qu’il n’est pas en mesure de payer, nous devons faire un geste.
Et ce n’est pas de la corruption ?
FORREST : Cela s’inscrit dans le cadre des services sociaux, tout comme je ne laisserais pas tomber non plus un employé d’une école ou d’un hôpital qui me demande de l’aide.
Pourquoi un ministre vous demande-t-il dans ce cas, comme si c’était la chose la plus normale au monde, 100.000 dollars pour voyager en Europe ?
FORREST : Il n’a pas reçu cet argent. Il m’a même menacé par la suite de me faire arrêter, mais je ne joue pas à ce genre de jeu.
Observez-vous en fait une sorte de code d’éthique professionnelle ?
FORREST : Je vais répondre honnêtement. L’éthique, en tant que telle, est une ligne droite qui, selon moi, n’existe pas dans le monde des affaires. Il faut bien sûr rester correct, loyal et respecter la loi, même dans la lutte contre la concurrence. Mais lorsque les politiques exigent que les hommes d’affaires respectent un code éthique, ils doivent eux-mêmes faire preuve d’éthique et respecter les hommes d’affaires. Je me demande si les politiques ont bien un code éthique.
Vu la tourmente dans laquelle vous êtes actuellement emporté, n’avez-vous pas le sentiment qu’il est temps de tout laisser tomber ?
FORREST : Ce serait un très mauvais signal à un moment où les investisseurs commencent à revenir. Il y a beaucoup de travail ici. Nous avons réussi à construire des usines à la pointe de la technologie dans des conditions très difficiles. Nous voulons continuer à investir. J’espère que les banques et le service Ducroire national continueront à se montrer honnêtes et objectifs dans leur jugement. Et que la politique soutiendra les ressortissants belges qui sont soumis à de graves accusations. En tout cas, je continuerai à me battre.
(Dirk Draulans)