ENQUÊTE
Le scandale de la fuite
( Knack - 30/10/2002 au 4/11/2002 )


Comment et pourquoi un rapport confidentiel d’un diplomate belge est tombé entre les mains de George Forrest.

Le 27 février 2002, le consul général de Belgique Dirk Verheyen s’embarque à Lubumbashi dans un avion pour Bruxelles. Le matin de son départ, il envoie encore vite un message confidentiel aux canaux diplomatiques divulguant notamment certaines informations critiques à l’égard de George Forrest.

Le même jour, son remplaçant, le conseiller économique de l’ambassade belge à Kinshasa, est tout étonné de recevoir un coup de téléphone de Forrest qui, furieux à propos de ce rapport, le traite de tous les noms, persuadé d’avoir Verheyen au bout du fil.

Toujours ce même mercredi, le conseiller envoie un rapport "secret" relatant l’incident, insistant pour que les documents diplomatiques ne souffrent pas la moindre fuite, de crainte que les informateurs ne veuillent plus alors parler que de " chrysanthèmes".

Son rapport faisait apparaître que Forrest avait été informé du contenu du message de Verheyen moins de six heures après que ce dernier l’eut envoyé, ce qui est extrêmement rapide, d’autant plus que le message était rédigé en néerlandais, une langue que Forrest ne maîtrise pas.

Moins d’un jour après, Forrest envoie une longue lettre au ministre des Affaires étrangères Louis Michel (MR), essentiellement pour se plaindre –selon ses propres dires- du fait qu’il avait eu en mains deux documents "anonymes" et que le second constituait un rapport négatif sur sa personne émanant de l’ambassadeur de Belgique en Afrique du Sud. Mais dans sa lettre, Forrest ne disait rien sur le scandale de la fuite. Il rejetait simplement les accusations qui avaient été formulées contre lui et réclamait que des "mesures appropriées" soient prises à l’encontre du consul Verheyen.

Personne ne croit qu’il s’agit d’une fuite anonyme, malgré que Forrest n’ait cessé de l’affirmer, même devant la commission du sénat. Forrest et ses collaborateurs donnent parfois même l’impression de disposer d’autres documents diplomatiques, notamment du rapport "positif" rédigé par le remplaçant de Verheyen après son séjour à Lubumbashi. Il semblerait que Forrest ait transposé sa manière de travailler au Congo à la Belgique.

Bien entendu, on se pose la question de savoir qui a fourni ces documents à Forrest. Aux Affaires étrangères, il n’y a qu’une poignée de néerlandophones ayant accès aux textes confidentiels qui soient au courant du rôle de Forrest dans la problématique des mines du Katanga et qui puissent lui faire parvenir quasi instantanément des rapports sur la question. Ils sont encore moins nombreux à avoir directement intérêt à provoquer une fuite. D’ailleurs, nul n’a l’impression que le cabinet des Affaires étrangères ait fait beaucoup d’efforts pour colmater cette fuite. Ces dernières semaines, Forrest et ses collaborateurs les plus proches se sont discrètement enquis (et parfois avec une pointe d’inquiétude) de la situation de leur "ami" Paul Van Goethem, ancien journaliste basé à Kinshasa qui était jusqu’il y a peu conseiller aux affaires africaines du cabinet du ministre Michel. Il paraît que Forrest se serait un jour vanté d’être intervenu pour que Van Goethem obtienne un poste dans ce cabinet. Quoi qu’il en soit, Van Goethem a emmené son ministre effectuer un voyage au Katanga pour une visite officielle des usines de Forrest. Et lors d’une rencontre (fortuite ou non) avec le consul Verheyen au mois d’août dernier à l’aéroport de Zaventem, celui-ci a encore demandé avec insistance des informations sur Forrest.

Entre-temps, il a été orienté sur une voie de garage, après qu’il soit apparu qu’il aurait eu, sans prévenir personne, des entretiens "délicats" avec des "personnes potentiellement dangereuses citées dans le dossier congolais". Pourtant, Van Goethem nie avoir transmis des documents secrets et a le sentiment d’avoir été sacrifié pour couvrir d’autres personnes.

On peut aussi se demander pourquoi un habile homme d’affaires comme Forrest commettrait la "négligence" de citer un document obtenu suite à une fuite. Peut-être cherchait-il un moyen de réagir. Car une copie du rapport négatif de Verheyen était aussi parvenue au Service National Ducroire, organisme qui offre des garanties financières pour les investissements de Forrest au Congo. Forrest s’est alors empressé d’envoyer à ce service une copie de sa lettre au ministre Michel.